« Cantons Zéro Chômeur »: entretien avec Dominique Froidevaux, Caritas Genève

«Entretien avec Dominique Froidevaux, Directeur de Caritas Genève, au sujet de l’Association « Cantons Zéro Chômeur de très longue durée » lancée par Caritas pour toute la Suisse romande. Cette expérimentation a été initiée en France par ATD Quart Monde et menée depuis 2015 en partenariat, entre autres, avec le Secours Catholique (Caritas).

Propos recueillis le 21 août 2020 par Elisabeth Gillard et Anne-Claire Brand

Quelles sont en Suisse les bases de ce projet ?

Dominique Froidevaux : En 2010 à travers des motions dans différents cantons et au niveau fédéral, des rapports cantonaux sur la pauvreté sont venus compléter les statistiques envoyées par les instances de prise en charge de la pauvreté. On a eu alors une vision plus ample qui prend en compte la notion du risque de pauvreté pour nombre de travailleuses et travailleurs pauvres. Et en est ressortie la question cruciale du chômage de longue durée.
Elle conduit à démonter ce présupposé courant selon lequel la Suisse est le pays du plein emploi, avec un chômage très faible. Pour cela il s’agit de démontrer comment sont construites les statistiques et ce qu’elles mettent de côté. La Suisse publie celles de la prise en charge administrative des chômeurs déclarés. Mais quand un office régional de l’emploi a terminé de suivre une personne, celle-ci n’est plus considérée comme chômeur inscrit donc elle sort de la statistique.

Question importante : «Est-ce que tout le monde pourra rejoindre cet espoir de retravailler ? »

Dominique Froidevaux : Il faudra effectivement qu’on vise aussi large que possible, mais ce ne serait pas réaliste de dire «on a la solution pour que cet espoir se réalise immédiatement». Dans ce projet « Cantons Zéro chômeur de très longue durée », le demandeur d’emploi est défini comme celui qui, quelle que soit sa situation, est en demande d’emploi. Des statistiques plus précises estiment qu’il y a au moins 10’000 personnes en Suisse romande qui sont chômeurs de longue durée et demandeurs d’emploi.
On sait aussi qu’on ne va plus travailler avec les CV car ils sont souvent disqualifiants. Quand on a un parcours de misère, ils ne reflètent que ce parcours et ne disent rien des autres compétences. On va donc fonctionner en partenariat avec la demandeuse ou le demandeur d’emploi pour valoriser l’entier de son expérience auprès de l’employeur. Ainsi, on s’est intéressé aux principes de bases avec lesquels ATD Quart Monde, le Secours Catholique et les autres organisations françaises se sont mises en route.

Comme vous le dites, ce ne sont ni les emplois, ni l’argent, ni la volonté qui manquent.

Dominique Froidevaux : Oui en effet, ce n’est pas le travail qui manque : il y a des tas de besoins non couverts qui pourraient être satisfaits et faire l’objet de travaux rémunérés. Et puis ce n’est pas l’argent qui manque. Territoires Zéro Chômeur en France l’a prouvé en mobilisant « la dépense passive ». Cette dépense passive représente tout ce qui est utilisé pour l’assistance mais qui ne permet pas d’avoir un emploi ni une dignité. L’assistance a un effet disqualifiant car plus on est chômeur de longue durée, plus on est durablement à l’assistance et donc, plus on est disqualifié aux yeux des employeurs potentiels.

Et au niveau des salaires ?

Dominique Froidevaux : Je ne donnerai pas de réponse définitive, cela va dépendre des contrats qui s’élaboreront dans chaque canton. Notre objectif est qu’à partir du moment où l’on participe à l’économie réelle, les salaires de base doivent être reconnus comme pour des employés lambdas. Il s’agit de sortir du système des sous-salaires, sinon on n’arrivera jamais à convaincre les syndicats de la valeur de notre projet. Un travail digne doit assurer des conditions dignes d’exister, avec pour toute personne un salaire décent.

Dans votre journal suisse-romand
de juin 2020, vous expliquez comment ce dispositif fera l’objet d’une concertation avec les autorités et les services publics compétents d’une part, et avec les organisations qui le rejoindront pour contribuer à sa mise en œuvre d’autre part. Comment voyez-vous la place d’ATD Quart Monde ?

Ce rôle «de veille éthique et citoyenne» et de «regards des personnes concernées» sera essentiel pour rester dans la dynamique de Zéro Chômeur de longue durée. Il y aura des enjeux institutionnels mais on tient vraiment à ce que des associations aident à garder l’objectif et la vision de ce projet.

ATD Quart Monde, à mon sens, a toute sa place pour être une des voix qui assurent cette « veille ».

Information sur « Territoires Zéro Chômeur de longue durée« . Possibilité de commander le livre « Zéro chômeur« , Editions Quart Monde.