Invitation à la lecture : « Les Funambules » de Mohammed Aïssaoui

« Hélène, j’ai lu cet ouvrage, il est formidable. Je voudrais qu’un jour, nous prenions un café pour que tu me parles plus en profondeur d’ATD Quart Monde. »  

Comme on rencontre des personnes, on rencontre des livres. Les Funambules, le dernier roman de Mohammed Aïssaoui, est entré dans ma vie par un courriel. Un courriel d’une amie parisienne, très chère, grande lectrice, qui connait mon engagement en tant qu’alliée d’ATD Quart Monde. Dès qu’elle a eu connaissance de sa parution, elle m’en a informée immédiatement avec un « J’ai pensé à toi ! » dans lequel je pouvais entendre la chaleur de sa voix. La deuxième personne à m’en avoir parlé spontanément a été ma libraire, au courant elle aussi de mes liens avec le Mouvement. « Hélène, j’ai lu cet ouvrage, il est formidable. Je voudrais qu’un jour, nous prenions un café pour que tu me parles plus en profondeur d’ATD Quart Monde. »  Les Funambules était donc un peu magique puisque, par deux fois en l’espace de quinze jours, il m’interpellait, en quelque sorte. Bien évidemment, je l’ai acheté. Et avant même de le commencer, déjà enthousiaste, j’ai annoncé son existence à l’équipe de volontaires de Treyvaux. Marie-Rose m’a tout de suite répondu : « Salut Hélène, Après avoir lu L’affaire de l’esclave Furcy, j’eu la chance de rencontrer M. Aïssaoui au Centre Joseph Wresinski à Baillet-en-France et lors d’une Université populaire Quart Monde à Caen où il fût l’invité. Il a dit, à l’époque, qu’il voulait écrire une fiction sur ATD Quart Monde. Formidable, qu’il ait tenu sa promesse. Non, je n’ai pas encore entendu parler du livre. Merci de nous en avertir. » Mon capital sympathie était définitivement acquis, pourtant allais-je apprécier ce que je m’apprêtais à lire ? D’autant que cette histoire de biographe pour anonymes m’attirait, au-delà de son évocation d’ATD, car j’exerce un métier jumeau de celui du héros : j’écris des récits de vie. J’avais l’eau à la bouche sans encore avoir posé le moindre regard sur la première ligne.

Et la première ligne a été au rendez-vous :

« Chez nous, il valait mieux avoir un père mort qu’un père absent. »

Je suis entrée directement dans la fêlure de l’enfance du narrateur, dont je ne dévoilerai, ici, rien de plus. Je me contenterai de suivre, sans rien en dire, le chemin de la fêlure. Le mot revient tout au long du roman comme un refrain, une quête. Le biographe cherche à l’identifier dans chacune des vies, précieuses, qu’il raconte : 

« Je ne peux m’empêcher de trouver toute existence extraordinaire. Pour peu qu’on veuille bien prendre la peine de se pencher dessus, chaque vie est exceptionnelle et mérite d’être contée, avec sa part de lumière, ses zones d’ombre et ses fêlures – il y en a toujours, je sais comment les détecter. D’ailleurs c’est mon obsession, ça, quand je rencontre quelqu’un je me demande quelle est sa fêlure : c’est ce qui le révèle. Et dans ce domaine, il n’existe pas d’injustice, pas d’inégalité : chacun porte sa fêlure, les misérables, les milliardaires, les petites gens et les puissants, les employés et les patrons, les parents et les enfants. »

La fêlure, encore elle, l’amène à rencontrer un grand médecin qui a pour nouveau projet de recueillir les récits de personnes vulnérables car il pense que « les mots peuvent, peut-être pas guérir ni réparer, mais contribuer à ce que les personnes vulnérables se sentent véritablement exister. C’est sans doute puéril, mais les mots – écrits – donnent un sens à nos vies, un ancrage. » Voilà donc notre narrateur partie prenante de cette aventure qui le mènera, entre autres, à Baillet, au Centre international Joseph-Wresinski, à la recherche de la mémoire des plus pauvres, puis à participer à Caen à une Université Populaire où il saura écouter de son oreille si sensible les témoignages pleins « de pudeur qui force l’admiration » mais aussi « les silences de résignation ». Puis sa quête le conduira à observer, à interroger d’autres personnes engagées, auprès des Restos du Cœur entre autres, pour un monde plus fraternel et plus digne. Il ira ainsi, de rencontre en rencontre, jusqu’au dénouement, et à la phrase finale dont la beauté m’a cueillie.

Alors, oui, j’ai aimé ce roman, dans lequel avec la douceur, la subtilité, la justesse de sa langue, Mohammed Aïssaoui m’a pris la main, comme il prendra la vôtre, pour nous guider, sur le fil suspendu de la vie, à mettre nos pas dans les pas de ses Funambules.

Hélène Cassignol Madiès, alliée et co-présidente du Mouvement

Mohammed Aïssaoui, Les Funambules, Gallimard, 2020