Jürg Meyer – 60 ans d’engagement au sein du Mouvement ATD Quart Monde

Jürg Meyer à la fête d’été au Centre national d’ATD Quart Monde. © ATD Quart Monde.

Le 28 avril,  Jürg Meyer (82) est décédé à Bâle. Il était président d’honneur et membre du comité d’ATD Quart Monde en Suisse. Docteur en droit, journaliste, membre du Grand Conseil du canton de Bâle-Ville, la voix des personnes en situation de pauvreté a toujours été essentielle pour lui.

« C’était une personne formidable dont on pouvait apprendre beaucoup de choses ». C’est ainsi qu’Eva Teuscher, militante Quart Monde à Bâle, rend hommage au défunt. Elle poursuit : « Il était là pour donner des conseils et agir. Il était toujours très heureux d’aider, peu importe à quel point c’était difficile. Il a toujours eu une oreille attentive. Je trouvais passionnant qu’il puisse écouter tout en prenant des notes. Et en peu de temps, une lettre importante dont on avait besoin était prête. Il savait  expliquer les choses pour qu’elles soient comprises par tous. Par ailleurs, il savait faire plein des choses. Pour tous ceux qui ont pu le rencontrer, c’était un grand moment. »

Jürg Meyer était un membre fondateur du Mouvement ATD Quart Monde en Suisse. Il en assuma la présidence de 1970 à 2004. Journaliste au Basler Zeitung et allié d’ATD Quart Monde, il a contribué à la formulation d’une éthique professionnelle journalistique qui prenne en compte les personnes privées de voix sans les stigmatiser. Il en rend compte dans sa contribution au livre Artisans de démocratie de Jona Rosenfeld et Bruno Tardieu.

Voici comment Jürg Meyer y raconte les débuts de son engagement et ses premières rencontres avec Joseph Wresinski, en 1961, au camp de Noisy-le-Grand:

Premiers contacts avec la misère

« Je suis né à Riehen dans la région de Bâle, dans une famille de la classe moyenne plutôt aisée. Mon père était chimiste. Très jeune, je me souviens avoir été à l’école primaire avec des enfants pauvres de Bâle. Je ne l’aurais pas su si le professeur n’avait pas dit que ces enfants-là étaient des pauvres. Cette étiquette me troubla. Une fois, notre instituteur rendit visite aux parents d’un élève. Le lendemain, il raconta devant la classe combien la famille était pauvre, qu’il y avait seulement deux pièces pour toute la famille et très peu de meubles. Jusqu’à ce jour-là, nous, les enfants, jouions normalement avec cet élève, sans nous poser de questions. Puis, quelques mois plus tard, au milieu de l’année scolaire, la famille a déménagé pour des raisons inconnues. Et nous avons perdu l’enfant de vue. Il restait cependant dans nos esprits, comme une question. Je ne l’ai jamais oublié, ni l’étiquette qui lui était accolée. »

Dans les cités durgence de Bâle

« J’ai aussi reçu l’influence d’une éducation protestante, qui affirme que la vie nous est donnée pour que nous soyons solidaires des autres. Ceci m’a amené à devenir un membre actif du Service Civil International, fondé après la Première Guerre mondiale pour témoigner de la paix, organiser des chantiers internationaux de jeunes, créer une alternative au service militaire, et reconnaître les objecteurs de conscience. J’ai pu ainsi participer à des chantiers avec d’autres jeunes d’Europe, comme la construction d’une route dans les Alpes pendant un été, des actions de rénovation de logements, des distributions de bois. C’est ainsi que j’ai commencé à connaître les cités d’urgence de Bâle. Pendant les travaux, on discutait avec les familles, et on apprenait que la pauvreté était une lutte permanente pour la survie. C’est le Service Civil International qui m’a informé qu’on demandait des volontaires pour bâtir des maisons dans le camp pour sans-abri que l’Abbé Pierre avait créé à Noisy-le-Grand. »

Le monde, vu de Noisy-le-Grand

« La première fois que je me rendis à Noisy-le-Grand, ce fut pendant les grandes vacances de l’été 1961. Je racontais mes impressions à Katharina Scherr, une amie d’enfance, devenue jardinière d’enfants, qui s’y rendit l’année suivante. J’y retournai en février-mars 1962, pendant l’été 1963, et de nouveau au printemps 1964, invité par le Père Joseph à participer à un colloque à l’UNESCO sur la grande pauvreté avec des scientifiques. Comme je l’ai dit, j’avais déjà eu l’occasion de voir des quartiers très pauvres. Ce n’est pas la misère en soi qui me frappa. Je retiens surtout de ces séjours à Noisy que, toutes les semaines, malgré les urgences de la misère, le froid, la boue, la faim, la violence, nous prenions le temps d’une longue réunion avec le Père Joseph. J’y apprenais une toute nouvelle manière de regarder la pauvreté et le monde avec les yeux des pauvres, qui remettait en cause la mienne. Là, certaines expériences passées commençaient à trouver un sens. »

Séances de travail avec Joseph Wresinski

« En effet, je pensais à l’origine que la seule question qui méritait d’être posée était la question d’une meilleure répartition des richesses : comment prendre aux riches pour donner aux pauvres ? Lors de ces séances de travail animées par le Père Joseph, je découvrais une autre approche : il était surtout question de dignité humaine, de reconnaissance sociale, de protestation contre l’exclusion sociale et du désir d’avoir des moyens d’expression. Ensuite seulement, venait la question de la répartition des richesses. De plus, nous parlions de familles précises, cherchant à comprendre leur vision des choses. Le Père Joseph nous faisait aussi réfléchir à nos propres réactions face à la misère. Il faisait constamment le lien entre des événements du camp et des événements du monde. Peu à peu, je prenais conscience que cette pensée globale sur le monde, vu d’en bas, avait une grande valeur, et que je devais travailler à la faire mienne. Je décidai d’adhérer au Mouvement ATD Quart Monde. Katharina Scherr en fit autant. Nous avons rapporté dans notre ville de Bâle des questions nouvelles qui nous faisaient voir le monde autrement. »

Jürg Meyer, avec Bruno Tardieu: «Les médias face aux sans voix. Des citoyens ignorés interrogent l’éthique du journal Basler Zeitung», dans: Jona M.Rosenfeld et Bruno Tardieu, Artisans de démocratie, Paris, 1998, pages 97-108.

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